Adèle K auteure

Because of me chapitre 1 à 3

Prologue

A

vant la lumière et les cris, il y a les échographies et la révélation.

Deux poches, deux cœurs, deux êtres. Une fille et un garçon, le choix du roi.

On arrive le même jour, à quelques minutes d’intervalle.

Moi, vivant, fort.

Elle, comme annoncé lors des examens : fragile, frêle et surtout silencieuse.

On me présente à maman, mais c’est à peine si elle me regarde. Pour ma sœur, l’accueil est différent.

Elle a le droit à un baiser.

Dans la couveuse, on ne se touche pas.

On nous sépare, chacun dans sa bulle. Elle me manque déjà.

Pourtant, je la vois. Minuscule et branchée de partout, elle respire. Lentement, mais elle respire. Je crois que je l’entends. Pas avec les oreilles, non. Avec autre chose. Un battement familier. Une promesse qu’on s’est faite bien avant de naître.

La nuit, les machines clignotent. Les infirmières parlent discrètement entre elles.

Elle parle de moi. Je le sais puisqu’elle me fixe avec des yeux chargés de quelque chose que je ne comprends pas.

Parfois, maman entre. Elle se penche vers elle, encore et toujours. Elle caresse ses cheveux si fins qu’ils tiennent difficilement sur sa tête. Elle chuchote des mots doux, des sourires accrochés aux lèvres. Elle la prend contre elle, peau contre peau. Les infirmières disent que c’est essentiel ce contact.

Vital.

Elle accepte de me porter aussi. Sa peau est tiède, son odeur est un monde entier. L’odeur d’une maman, ça ne s’explique pas. Ça ne s’oublie pas. Je m’en fiche qu’elle me regarde à peine. Ici, contre elle, j’existe autrement. Je retrouve un peu de mes repères. Un peu de nous.

Mon pied touche celui de ma sœur. Juste un frôlement. Mais c’est suffisant. Je me sens tellement bien que je hurle quand on me remet dans la couveuse.

Les jours se ressemblent.

Lumière blanche. Silence feutré. Bip, bip, bip.

Elle dort beaucoup plus que moi. Parfois, elle tremble. Son petit corps lutte sans bruit. Je la surveille comme je peux, à travers la paroi de plastique. Je tends la main, je voudrais la toucher pour qu’elle sache que je suis là. Mais on nous garde séparés et je ne comprends pas.

Dans le ventre de maman, même si nous disposions de notre espace, nous nous tenions très proches.

Je sentais ses mouvements, ses pauses, ses frissons. Je crois que je la réconfortais. Peut-être qu’elle me réchauffait aussi.

Et maintenant, ce vide. Cette distance de quelques centimètres qui ressemble à des kilomètres. Un plexiglas froid entre nous.

Je sens qu’elle a besoin de moi. Et moi, j’ai besoin d’elle. Mais les adultes pensent que ce n’est pas le moment. Qu’on doit être forts, seuls, chacun de notre côté. Comme si naître avait brisé quelque chose, et qu’être jumeaux ne voulait plus rien dire dehors.

Je m’accroche à ce que je peux. Le son régulier de sa respiration. Le souvenir de nos battements de cœur. Et l’espoir… que, bientôt, on nous laissera être ensemble.

Comme avant.

Souvent, une dame qui n’est pas ma mère me prend dans ses bras. C’est un nouveau visage que je distingue à travers le flou de mes pupilles. Elle sourit, m’admire longtemps. Puis ses sourcils se froncent légèrement. Ses gestes sont délicats, mais son regard cherche quelque chose. Elle hésite.

— Alors. Comment tu t’appelles petit cœur ?

Elle me serre contre sa poitrine, me sécurise. Elle baisse les yeux vers le bracelet que je porte à la cheville.

Elle lit à voix haute, sans vouloir y croire.

— Ta maman a décidé de te baptiser… Lucifer.

Elle laisse mon prénom flotter dans l’air.

Ses lèvres restent entrouvertes, dans l’attente que quelqu’un la corrige, mais personne ne la contredit.

— Eh ben… souffle-t-elle. C’est pas banal.

Elle ne sourit plus. Elle me regarde autrement maintenant, plus vraiment comme un nourrisson.

Elle me repose délicatement dans la couveuse, et avant de partir, elle murmure, presque en secret :

— J’espère que t’en feras quelque chose de beau, petit.

 

Chapitre 1

Lucifer

U

n nom trop large pour les épaules d’un enfant, mais que j’ai fini par tailler à ma mesure.

L’infirmière m’a soufflé d’en faire quelque chose de bien, j’ai essayé.

J’ignore si j’y suis parvenu, mais quand je vois les pupilles d’Eden briller et ses doigts : pouce, index, majeur, levés, chaque fois que je rentre dans sa chambre, m’indique que, oui, peut-être que j’ai réussi.

— Tu t’es encore battu ?

Elle signe vite, ses gestes sont secs, tranchants. Ses mains parlent plus fort que sa voix absente. Dans ses yeux, c’est la colère pure qui y brûle. Pas contre moi. Contre ce monde qui, une fois de plus, a cru pouvoir m’écraser.

— Rien de grave.

Elle fronce les sourcils. Je sais qu’elle ne me croit pas et qu’elle déteste quand mes poings se déchaînent sur les autres.

Je m’approche du lit. Elle est assise en tailleur, fine comme une brindille, les cheveux en bataille autour de son visage.

Ses rétines, d’un bleu plus clair que les miens, me scannent.

Front, lèvres, phalanges.

Elle repère la trace sur ma pommette, le fil rose qui court sur mon avant-bras.

Elle claque la langue. Elle est déçue, furieuse, inquiète, tout en même temps. Ses mains s’agitent à nouveau.

— Tu dis toujours que ce n’est rien, ton sang, il raconte le contraire.

Je baisse les yeux. Elle ne mérite pas mes demi-vérités. Pas elle.

— Ils ont dit quoi ?

Ses gestes ralentissent. Elle me donne le temps de suivre.

Je prends une chaise pour m’asseoir face à elle.

— Que j’étais stupide.

Elle sourit, malicieuse, puis signe :

— C’est pas faux…

Je me crispe, sans lâcher ses mains du regard afin de ne pas perdre le fil.

— Puisque tu entres dans leur jeu.

Ses doigts s’arrêtent une seconde, le temps que ça pénètre.

Puis elle termine, ses pupilles plantées dans les miennes :

— Tu vaux mieux que ça.

Je la fixe, sans réagir. Qu’ajouter de plus ?

Elle a raison, comme toujours. Je me redresse et embrasse son front.

— Tu veux sortir un peu ?

— Tu ne dois pas aller pêcher ?

— Gus et les poissons peuvent bien attendre. Le voisin sait que tu es ma priorité.

— Maman arrive, elle va m’emmener au parc.

Mon estomac se noue. Je force un sourire, je recule tout en signant :

— À plus tard. Je t’aime.

Elle me répond, puis je me sauve. Je ne veux pas être dans la maison quand Kristie arrivera. Moins je la croise, mieux c’est. Je l’évite au maximum.

Je traverse la rue et file chez les voisins.

Les Ferguson.

Deux personnes en or, que la vie a plantées là, juste en face de nous. Ils ont pris soin de moi, sans jamais me faire sentir de trop.

Et aujourd’hui encore, Gus m’attend dans son atelier.

Il m’a tout appris. La rigueur, le bricolage, le jardinage, la pêche.

Mais il ne m’a pas enseigné le reste. À savoir la lecture et l’écriture. Ces deux points étaient du ressort de l’école. Institution que j’ai trop peu fréquentée.

Alors les lettres se sont emmêlées, les lignes sont restées floues, et aujourd’hui, à vingt ans, je vis avec ça : un silence dans les livres, mais mille choses dans les mains.

Heureusement, il y a eu les Ferguson.

J’ignore quel jeune homme je serai devenu sans Gus et Marla, sa femme. Je me souviens de notre rencontre et pourtant j’avais six ans.

Flash Back :

— Tu n’iras pas à l’école aujourd’hui ! Eden est malade, tu dois rester auprès d’elle.

— Mais maman, je veux y aller moi. Je veux apprendre à lire et à écrire.

Son regard bleu me foudroie et me glace le sang, sa main se lève et s’abat sur ma joue sans que je ne recule.

— Si ta sœur est là, allongée sur son lit, à tousser à en rendre presque son dernier souffle, c’est ta faute ! Tu m’entends ! Ta faute ! Donc non, tu n’iras pas à l’école « el diablo » tu resteras ici pour veiller sur celle que tu as détruite, c’est clair !?

La maison retombe dans un silence lourd, seulement troublé par la toux d’Eden derrière la porte entrouverte. Ma pommette brûle encore. Je ne pleure pas. Je ne verse jamais de larmes devant elle. J’ai appris que ça la mettait encore plus en colère, alors je m’abstiens.

Je demeure planté là, les bras ballants, à fixer mes chaussures trop petites.

— Occupe-toi d’elle ! balance ma mère d’un air dédaigneux.

Je m’approche du lit de ma frangine. Elle dort à moitié, le visage pâle, les lèvres sèches. Je m’assois sur le bord du matelas, sans savoir quoi faire. Maman me dit que c’est ma faute, alors j’essaie de comprendre comment on fait pour réparer quelqu’un quand on a six ans.

Chaque fois qu’elle tousse, mon ventre se noue. J’ai peur que maman revienne et me frappe à nouveau.

— Je suis contente que tu sois là, signe Eden.

Je lui offre un sourire, puis je m’allonge à côté d’elle et la berce contre ma poitrine. Je lui chante une berceuse, celle que maman lui fredonne tout le temps. Ça l’apaise même si elle entend pas... elle se concentre sur les vibratos.

Pour le déjeuner, si on peut appeler ça ainsi, ma mère pousse mon assiette vers moi sans un mot. Le pain est rassis, la soupe tiède. Je mange vite, en silence. Eden dort, je n’ai pas le droit de faire de bruit alors que ma sœur n’entend pas, mais ce sont les règles.

Quand je repose ma cuillère, elle me regarde à peine.

— Va dehors.

C’est tout.

Elle ouvre la porte d’entrée, je sais que je ne dois pas discuter. L’air froid me frappe le visage. La porte se referme derrière moi avec un claquement sec, définitif. Je m’assois sur les marches, les genoux contre la poitrine, les bras serrés autour de moi. Je fixe le bois écaillé sous mes doigts.

Je ne sais pas combien de temps je reste là. Le ciel est gris. Les nuages avancent lentement.

— Hé, petit.

Je sursaute.

C’est le voisin d’en face. Il est petit, avec des mains larges et pleines de taches de peinture. Il porte des vêtements bleus.

— Tu fais quoi tout seul par ce froid ?

Je hausse les épaules. Les mots se coincent dans ma gorge. Il n’insiste pas. Il sourit juste un peu.

— Ça te dirait de venir m’aider ? J’ai deux mains, mais parfois elles ne suffisent pas.

Il désigne son garage ouvert. À l’intérieur, il y a des planches, des outils. J’hésite.

— Je… je sais pas faire.

— Ce n’est pas grave, répond-il simplement. Je vais t’apprendre.

Je me lève. Mes jambes tremblent lorsque je traverse la rue. Quand j’entre dans le garage, il me tend un petit morceau de bois et un crayon.

— Tu vois, ici, c’est ton espace. Rien de mal ne peut arriver tant qu’on fait attention.

Pour la première fois de la journée, ma poitrine se desserre. Je ne suis plus le mauvais fils. Je suis juste un enfant avec du bois entre les mains.

Sans le savoir, je viens de poser le premier pied hors de la vie qu’on avait décidée pour moi.

Le voisin m’a parlé avec une patience que je n’avais jamais connue. Une douceur qui m’a marqué plus que tous les mots des adultes avant lui.

À partir de ce moment, je ne l’ai plus lâché. Il est devenu mon mentor. Mon repère.

Et, à sa façon, un grand-père pour Eden et moi.

De nos jours.

Quand je pousse la porte de son atelier, l’odeur familière d’huile, de bois et de poussière me saute au visage. Gus lève les yeux de son établi et m’accueille d’une voix rocailleuse :

— Te voilà enfin.

Les vélos sont déjà prêts, le sien attelé à une remorque où notre matériel de pêche attend.

— J’ai mis les vers à l’ombre, ajoute-t-il. Faudrait pas qu’ils cuisent avant qu’on arrive là-bas.

Je souris, soulagé de retrouver cette bulle où tout est simple, droit, stable.

— Marla, nous a préparé des sandwichs. Y’en a pour Eden, tu veux lui apporter avant qu’on parte ?

Je jette un coup d’œil par la petite fenêtre. La voiture de Kristie se gare devant la maison. Je secoue la tête, silencieux.

Mon voisin me fixe, comprend. Il a vu plus d’une fois comment elle me regardait, comment elle me parlait. Il sait que je préfère l’éviter. Il n’insiste pas.

— Allons-y alors.

Nous empoignons chacun un vélo et pour soulager sa carcasse de soixante-treize ans, je prends celui avec la charrette.

— T’es sûr ? Je peux encore la tirer, tu sais ?

— Je n’en doute pas, mais je veux te garder auprès de moi le plus longtemps possible. La solution : préserver ton cœur.

Il secoue la tête en riant, et nous partons à vitesse de tortue, l’air frais du début de soirée emportant avec lui le poids des silences.

Gus pédale à mes côtés, le sourire aux lèvres. Il adore la pêche, même si, je l’avoue, nous ne sommes tous les deux que des pêcheurs du dimanche.

Le ciel s’étire, teinté de nuances roses et violettes. Les ombres s’allongent et dansent entre les arbres, tandis que le chant discret des grillons commence à s’élever.

Au bord de la rivière, nous déposons les vélos près d’un vieux saule penché, dont les branches effleurent l’eau. Notre spot préféré.

Mon voisin sort les cannes et les appâts. Je l’observe préparer le matériel, un sourire aux lèvres.

— Tiens et essaie de pas mettre ta ligne dans les branches, cette fois.

Je rigole, puis après avoir sondé le fond, je lance l’amorce qu'il a soigneusement élaborée. Il s’installe dans son fauteuil pliant, celui qu’il traîne depuis dix ans, avec les accoudoirs usés et une poche où il glisse toujours une bouteille d’eau et un petit couteau suisse.

Moi, je m’assois dans l’herbe, encore chaude du soleil de la journée. Je garde les yeux rivés sur mon flotteur, qui tangue à peine sur l’eau calme.

Les grenouilles commencent leur concert à quelques mètres, et un moustique tente une percée près de mon oreille, vite repoussé d’un revers de main.

J’adore la quiétude que je ressens lorsque je suis dans la nature. Chaque bruit a du sens. Le clapotis de l’eau, les bruissements dans les roseaux, le souffle du vent qui fait danser les branches.

Ici, je respire autrement. Sans méfiance. Sans tension dans les épaules. Sans le poids de mon prénom, parce que, si Kristie m’a nommé Lucifer, ce n’est pas anodin. Dès mon premier cri, elle m’a désigné coupable, responsable des faiblesses d’Eden. Dans le ventre, j’ai pris sa force. Être en vie signifie forcément lui avoir volé quelque chose. J’ai grandi avec cette idée-là.

Ancrée. Injuste, mais tenace.

À force d’entendre que j’étais le problème, j’ai fini par le devenir, un peu, pour qu’on arrête de me le reprocher. C’était plus simple d’endosser le rôle que de lutter contre.

Gus a toujours veillé à ce que je reste un enfant aussi longtemps que possible. Il ne m’a jamais parlé comme à un moins que rien. Jamais crié dessus sans raison. Il m’expliquait les choses. Il me montrait. Il me confiait des outils, des responsabilités. Avec lui, j’avais le droit d’apprendre. De me tromper. De recommencer.

À la maison, c’était autre chose. Avec Kristie, l’enfance n’existait pas.

Pas pour moi.

J’étais « el diablo ».

Parfois même juste un soupir entre deux phrases. J’étais utile quand il fallait sortir les poubelles, faire les courses, la vaisselle ou surveiller Eden.

Mais un enfant ?

Non.

Un poids. Oui.

Le diable, sans aucun doute.

Elle me l’a assez répété d’ailleurs.

J’ai vite compris qu’elle ne voulait pas de moi. Qu’elle m’avait gardé parce qu’on ne choisit pas un jumeau sans l’autre. Alors j’ai cherché ailleurs comment être. Comment mériter ma place.

J’ai appris les gestes de Gus, les mots silencieux d’Eden. J’ai construit des cabanes dans le jardin des Ferguson. J’ai semé des graines dans des pots ébréchés. J’oubliais souvent de les arroser. Parfois, malgré tout, un bourgeon perçait la terre sèche, et ce petit miracle, je le prenais pour moi.

Une victoire. La preuve que, malgré mon statut de rejeté, malgré mon prénom, j’étais capable de faire naître la vie.

Je ne riais pas souvent, mais je souriais pour Eden. Elle, elle comprenait. Elle me regardait avec cette intensité qui disait : je te vois.

Pas comme un fardeau. Pas comme un intrus. Juste… moi. Son frère. Son autre moitié. C’est pour elle que j’ai tenu. Que je tiens encore, parce que, si je disparaissais demain, son cœur, déjà fragile, cesserait peut-être de battre. Littéralement.

Elle est née avec une malformation cardiaque. Une de celles qu’on doit surveiller dès le premier souffle.

Elle souffre d’une cardiopathie congénitale. Deux opérations à cœur ouvert n’ont pas suffi. Une troisième est prévue, mais, entre-temps, elle s’essouffle en montant deux marches et sa peau prend parfois cette teinte pâle qui me glace les os.

On a grandi avec cette menace silencieuse tapie sous sa peau fine. À chaque sortie un peu trop longue, à chaque fièvre, à chaque souffle court, mon ventre se tord. J’ai peur de la perdre. Mais Eden, ma petite guerrière, ma battante, s’en est toujours sortie. Avec courage. Avec silence. Malgré les longs séjours à l’hôpital.

Concernant sa surdité, les médecins pensent que c’est lié. Un effet collatéral. Une complication. Toutefois, ils ne sont sûrs de rien. Et au fond, ça ne change pas grand-chose.

Kristie, elle, n’a jamais eu besoin de réponses médicales. Pour elle, tout est ma faute. Son mal, ses cicatrices, son silence.

Moi, Lucifer. Le garçon de trop. Celui qui a tout empoisonné dès notre arrivée dans l’utérus.

De l’amour, je n’en ai point reçu. J’ai été disqualifié d’office.

Heureusement qu’il y a Eden, Gus et Marla.

 

Chapitre 2

Lucifer

Le soleil achève sa descente derrière la ligne d’arbres. Le ciel s’embrase d’un rouge, presque timide. Gus remonte une ligne, vérifie son hameçon, puis la relance en silence. Je l’imite, sans trop y croire. Ce soir, les poissons semblent bouder.

— C’était quoi cette fois ? me demande mon voisin en fixant ma pommette.

Je hausse les épaules, et ne quitte pas mon flotteur du regard.

— Lucifer ! tonne-t-il, mécontent.

Je sursaute et finis par le regarder. Je déteste lorsque mon prénom claque entre ses lèvres. Gus ne m’appelle jamais comme ça. Sauf lorsque je le déçois.

— Rien de grave, réponds-je. Trois types un peu trop sûrs d’eux. C’est tout.

Il plante ses iris dans les miens, comme s’il cherchait à découvrir plus que les mots que j’ai lâchés. Puis il secoue la tête, lentement, comme on le fait devant une bêtise évitable.

— Tu cherches pas à les esquiver, hein ? Tu crois que c’est comme ça que tu vas prouver qu’ils ont tort à ton sujet ?

Je me renfrogne. Il a raison… castagner n’est pas la solution, mais je ne vais pas non plus me laisser piétiner.

— Je t’ai trouvé un boulot !

Je relève brusquement la tête. Gus réajuste calmement sa ligne, comme s’il venait d’annoncer qu’il allait pleuvoir demain.

— Quoi ?

— T’as bien entendu, marmonne-t-il. Chez les Ridley. Ils ont besoin d’un nouveau jardinier.

Je le fixe, incrédule. Se rend-il compte que je n’ai pas les épaules pour entretenir la propriété des Ridley. La famille la plus riche du coin !

— Comment as-tu réussi à me dégoter un travail chez eux ? le questionné-je, paumé.

Il hausse les épaules, l’air de rien, mais je le connais. Il prend cet air détaché quand il veut minimiser l’effort qu’il a fourni pour les autres.

— Marla connaît la gouvernante. Apparemment, l’ancien jardinier à des soucis de santé. Ils cherchaient quelqu’un et elle a parlé de toi.

Je soupire. Il ne se rend pas compte ! Bosser chez les Ridley, c’est pas juste tondre une pelouse et tailler trois buissons.

Leur baraque est plus grande que l’école primaire et le collège réunis. Le genre de propriété qu’on voit dans les films, avec des statues dans les allées et des fontaines qui valent plus cher que notre petit lotissement.

— Je peux pas bosser pour eux ! Ils vont me regarder de travers. J’ai pas une tête qui inspire la confiance.

Gus pose sa canne à pêche et se tourne vers moi, sérieux comme rarement.

— Écoute-moi bien, fiston. T’as deux mains, un cerveau, et un cœur plus grand que ce que tu crois. Alors, si t’as peur de pas être à la hauteur, tant mieux. Ça veut dire que tu prends ça au sérieux. Mais ne recule pas avant d’avoir essayé.

Je baisse les yeux. Le mot « fiston » me reste coincé dans la gorge. Il ne me le dit pratiquement jamais. Quand il le fait, c’est pour me montrer qu’il croit en moi et qu’il me voit vraiment. Moi, le garçon pas le diable.

Il reprend :

— Tu commences demain. Sept heures. Sois propre, et souriant. T’as une gueule qui fout les jetons quand tu pinces les lèvres et que tu fixes les gens.

Je ris malgré moi. C’est sa façon de me dire « tu peux le faire ».

Et peut-être qu’il a raison. Peut-être que ce boulot c’est le début d’autre chose.

Je hoche la tête. Pas un grand oui, juste un petit mouvement sec. Gus sourit, sans en rajouter.

— Ton flotteur coule Luci ! Ferre bon Dieu !

Je tire d’un coup sec et la canne cintre de tout son long.

Je la déboîte, attrape l’épuisette que j'appuie sur mon pied pour la faire coulisser au bord de l’eau tout en ramenant le poisson vers moi.

— Bah dis donc, c’est un beau bébé ! s’exclame mon voisin.

Je ne réplique pas, me concentrant sur ma prise qui glisse avec douceur dans le filet que je soulève.

— Une belle carpe… rien de bon à manger, mais une belle bête, s’extasie-t-il.

Cette fois, je souris. C’est vrai que c’est un sacré morceau, à vue de nez, j'estime qu’elle pèse entre six et huit kilos.

— Pose avec, on va immortaliser l’instant.

Il sort son vieux téléphone de sa poche et, quelques secondes plus tard, il me montre le cliché.

Heureux, il pianote sur son clavier et je n’ai aucun doute sur le fait qu’il partage la photo avec Marla et ma sœur.

Je retire l’hameçon avec délicatesse, puis je remets le specimen à l’eau. Je replace un appât et ma ligne retrouve le fond.

Nous restons encore un moment, jusqu’à ce qu’il devienne difficile de distinguer le flotteur.

— C’était une belle pêche, annonce Gus alors que nous rentrons.

— Oui, mais on revient sans poisson, remarqué-je hilare.

— Mais on a des souvenirs. Et ça, Luci, ça n’a pas de prix.

Ses yeux brillent, fatigués par les années, mais encore chargés de cette malice qui le rend si précieux à mes yeux.

Je baisse la tête, touché, parce qu’il a raison.

On pédale en silence sur le chemin du retour. L’air est plus frais, les premières lumières des maisons s’allument une à une dans la pénombre.

Quand on arrive chez les Ferguson, Gus descend de vélo en grognant un peu.

— J’te jure, mon dos déclare la guerre à mes jambes…

Je me marre en posant le mien contre le mur.

— Et qui va gagner ?

— Aucune idée. On verra demain.

Il est fatigué, usé par le poids des années et un travail à l’usine des plus pénibles, mais il ne se plaint jamais vraiment. Juste des petites phrases, comme ça, pour évacuer, pour me faire sourire, et ça marche.

Il s’étire en grimaçant, puis avance vers la charrette.

— Laisse-moi m’en occuper pour une fois, l’arrêté-je d’une main sur son épaule. Rentre, Marla t’attend.

— Tu crois quand même pas que je vais te laisser ranger ? Après, je retrouve plus mes affaires, gamin. T’es un bordélique, tu sais ?

— Un bordélique organisé ! plaisanté-je.

— Ça n’existe pas ça, râle-t-il en attrapant le fourreau que je lui tends.

En quinze minutes, tout est dans les armoires et la bourriche que nous avons mise à l’eau, mais qui ne nous a été d’aucune utilité, pend sur l’un des fils à linge du jardin.

— À plus tard Gus.

— N’oublie pas Luci. Demain, sept heures, chez les Ridley. Sois à l’heure.

J’opine et il se contente d’un signe de main avant de rentrer.

Je reste un moment dehors, seul dans l’obscurité. Je lève les yeux vers les étoiles qui commencent à percer le ciel.

Je respire à fond. L’air est plus frais maintenant. Il a cette odeur de terre, d’herbe, de nuit tranquille. Celle qui n’existe que loin des cris, loin des murs qui enferment. Ici, je peux penser ou ne pas penser. Juste… être.

Une luciole passe près de mon visage. Eden les adore. Elle dit toujours que ce sont des morceaux d’étoiles tombés rien que pour nous.

J’en profite je fais un vœu, sans trop y croire :

Que mon avenir soit plus doux que mon passé.

 

Chapitre 3

Lucifer

J

e reste encore un peu, jusqu’à ce que le froid me pousse à rentrer.

Je fais le moins de bruit possible pour ne pas alerter Kristie de ma présence, mais à peine ai-je fermé la porte que la lampe d’appoint du salon s’allume.

— Tiens, t’es là toi ?

Je m’immobilise, la main encore sur la poignée. Mon cœur cogne plus fort que mes pas de tout à l’heure. Elle m’observe depuis le sofa, affalée comme un vieux chat, les yeux pleins de morgne.

— Tu t’crois où ? À l’hôtel ?

Elle écrase sa cigarette dans une vieille tasse, sans même me quitter du regard.

— Tu traînes avec le vieux, hein ? Il t’apprend quoi, au juste ? À devenir un raté comme lui ?

Je serre la mâchoire. Pas un mot. Pas une réaction. C’est ce qu’elle attend. Que je m’emporte. Que je hurle. Je ne lui donnerai pas ce plaisir.

Elle attaque Gus parce qu’elle sait qu’il est important pour moi. Tout autant que l’est Eden, mais comme ma sœur est sa précieuse petite fille, elle ne s’en prendra pas à elle.

— Fous le camp, murmure-t-elle, déjà lassée. T’as de la chance qu’Eden a de la compassion pour toi, sinon tu vivrais déjà plus ici, el diablo.

Je me fige, les poings fermés dans les poches de ma veste. Le mot me gifle plus fort que tout le reste.

Ce soir, ça me pique plus que d’habitude. Peut-être parce que j’ai passé quelques heures à me sentir normal, à sourire à côté de Gus, à sortir un poisson de l’eau comme n’importe quel gars de mon âge. Peut-être parce que j’ai entendu « fiston » au lieu de ce poison qui coule de la bouche de Kristie depuis ma naissance.

Je baisse la tête et traverse le salon sans un bruit. Les planches grincent un peu sous mes pas, mais elle ne bouge plus. Elle est déjà partie ailleurs, dans un monde où je n’existe pas.

Je grimpe l’escalier, lentement. Quand j’ouvre la porte de la chambre de ma sœur, la lumière du couloir effleure son visage. Elle dort, ses cheveux noirs en éventail reposent sur l’oreiller, ses doigts sont refermés autour d’une peluche raccommodée mille fois. Je souris à la voir si paisible. Je reste un moment à la regarder, puis je chemine jusqu’à la salle de bains.

Je lève les yeux vers le miroir. Je passe mes mains dans mes cheveux en bataille. Ils sont bruns et ondulés. Des taches de rousseurs constellent mon nez et mes joues, les mêmes que celles qu’arborent Eden. Sa peau est plus laiteuse que la mienne parce qu’elle est rarement au soleil.

Je retire mon débardeur et contemple un instant les dessins qui couvrent ma peau. Mon torse, mes épaules, mes bras sont devenus un jardin. Des fleurs y poussent en désordre, tatouées en lignes fines et en éclats de couleurs : des pivoines, des coquelicots, des bleuets, quelques tulipes. Un paradis que j’ai voulu construire pour Eden. Elle rêve des champs de tulipes de Hollande. Elle m’en parle souvent, avec ses gestes gracieux et ses yeux qui brillent. Elle imagine ces vagues de couleurs, ces lignes infinies de rouges, de jaunes, de mauves comme un endroit hors du temps, loin des murs blancs des hôpitaux, de sa chambre dans laquelle elle passe la plupart de son temps.

Je les ai tatouées pour elle, pour qu’elle puisse les voir, même les jours où elle ne peut pas sortir. Quand elle est clouée au lit ou qu’elle ne trouve plus la force de sourire. Ce jardin, je le porte pour deux.

Je touche du bout des doigts une tulipe orange tatouée sur mon côté gauche. C’est sa préférée. Celle qu’elle dessinait partout quand on était enfants, avec ses feutres usés et ses carnets cornés.

— Un jour, on ira, murmuré-je à mon reflet. Toi et moi, Eden. Promis.

Je finis de me déshabiller et glisse sous le jet de la douche que je prends à peine chaude. L’eau chasse l’odeur d’amorce, de vase et de poisson, mais pas vraiment la tension coincée entre mes omoplates depuis que j’ai fourré un pied dans cette maison.

Une fois séché, j’enfile un vieux t-shirt et me dirige vers ma minuscule chambre, au fond du couloir. Je sors ma clé et dévérouille la porte. Une mesure que j’ai dû prendre après avoir retrouvé mon espace sens dessus dessous.

Ce jour-là, Kristie avait « nettoyé ».

Le pire n’était pas le désordre ! C’étaient les éclats de bois de la table de chevet que j’avais fabriquée. Le tiroir réduit en miettes et les pieds de mon lit brisés.

Depuis, je verrouille parce que je tiens au peu d’objet que je possède. Des présents offerts par les Ferguson à l’occasion de mes anniversaires et mon mobilier façonné de mes mains.

Je ferme la porte derrière moi et respire enfin. Ici, je suis à l’abri. C’est petit, mal isolé, mais c’est mon refuge.

J’ouvre la fenêtre pour laisser entrer un peu de fraîcheur. Dehors, les grillons s’en donnent à cœur joie. La lune s’est hissée haut dans le ciel, ronde et blanche, tel un œil bienveillant.

Je tire le tiroir du bas, celui qui coince un peu, et j’en sors une clope et un briquet cabossé. Je m’assois sur le rebord, jambes pendantes vers le jardin en contrebas, et je l’allume.

La première bouffée me pique un peu la gorge. La deuxième fait redescendre la pression de la journée. Je ne suis pas un grand fumeur, mais quand tout devient trop, j’aime me griller une clope.

Je pense à demain.

Aux Ridley.

À ce boulot que je n’ai pas demandé, mais que Gus croit bon pour moi.

Je ne sais pas si je suis prêt. Je ne sais même pas ce qu’ils attendent de moi.

Cependant, j’ai conscience que je ne peux pas continuer comme ça, à survivre, à éviter ma mère comme on évite les flaques sur un trottoir sale. À me battre pour un mot de travers, à vivre de petits boulots. J’ai besoin d’un salaire décent et les Ridley pourraient peut-être m’en proposer un.

Je tire une dernière fois sur la cigarette, puis j’écrase le mégot sur le rebord de la brique. Je reste là encore un peu, dans le silence, à regarder les ombres danser sur les murs du jardin.

Demain, tout commence.

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